[MSN] Le marché de l'art dopé par les restitutions. Les records d'enchères sur les toiles de maîtres, provenant en partie d'oeuvres rendues à des victimes du pillage nazi, provoquent la controverse.

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Sat Nov 11 08:25:55 CET 2006


Le marché de l'art dopé par les restitutions
Les records d'enchères sur les toiles de maîtres, provenant en partie
d'oeuvres rendues à des victimes du pillage nazi, provoquent la controverse.

Par Vincent NOCE
QUOTIDIEN : samedi 11 novembre 2006

Jamais une vente aux enchères n'avait atteint un tel montant, et de loin.
490 millions de dollars, soit plus de 380 millions d'euros : la vente de
peintures impressionnistes et modernes, mercredi soir chez Christie's à New
York, a pulvérisé tous les plafonds.


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Ce triomphe (lire ci-dessous) tient à une équation magique : Nasdaq plus
restitutions. Sur ces 490 millions de dollars, plus de 230 millions
proviennent de tableaux rendus à des familles victimes du pillage nazi.
C'est le cas du Kirchner, rendu par un musée de Berlin, non sans controverse
(lire page 6). Un Schiele, autre record, cette fois en juin à Londres, avait
été restitué en France (tableau ci-contre). De même qu'un Nymphéas de Monet.
Ou un Tiepolo venu du Louvre.
«A tout prix». A New York, le clou de la vente consistait en quatre Klimt,
remis aux héritiers Bloch-Bauer par le musée de Vienne après une longue
bataille judiciaire. Ils ont totalisé 150 millions d'euros, dont la moitié
pour un portrait d'Adele Bloch-Bauer. Klimt a la cote depuis juin, lorsque
Ronald Lauder, fils de la reine des cosmétiques Estée Lauder, a acheté, à la
même famille, un autre portrait de cette jeune femme, pour 105 millions
d'euros. «Je veux cette oeuvre à tout prix, pour en faire la Joconde de mon
musée [la Neue Galerie près de Central Park] », nous avait-il déclaré à New
York en mai. Il l'a eue. Elle est devenue l'oeuvre d'art la plus chère du
monde. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé cet été pour la
voir. La nièce d'Adele Bauer, Maria Altmann, et son avocat, Randol
Schoenberg, étaient venus de Los Angeles pour assister à la vente, depuis un
salon particulier chez Christie's. Maria Altmann, qui s'était heurtée au
refus du musée de Vienne quand elle avait proposé de laisser ces tableaux
contre un dédommagement symbolique, n'avait jamais imaginé de tels montants.
L'explosion du marché de l'art donne ainsi une résonance spectaculaire aux
restitutions.
Y a-t-il un «marché de la restitution» ? La question ne choque pas Richard
Aronowitz, qui dirige à Londres le service de Sotheby's consacré à la
spoliation, ou Thomas Seydoux, directeur de la peinture impressionniste et
moderne pour Christie's à Paris, qui répondent oui, sans hésiter. Depuis
1994, quand, pour la première fois, a été adjugé à Londres un dessin de Van
Gogh rendu à une famille juive d'origine allemande, les deux sociétés ont
mis en place de véritables machines de guerre pour s'attirer les faveurs des
ayants droit. Après des décennies d'effroyable négligence, elles vérifient
la provenance de chaque lot, en recourant notamment à la base de données des
oeuvres volées de l'Art Loss Register. Elles offrent leurs services aux
familles des victimes. Elles favorisent des contacts entre parties qui
peuvent aboutir à des gentlemen's agreements, comme dans le cas de ce
Picasso de la période rose, vendu mercredi après accord entre le possesseur
et les ayants droit de Johanna Meyer-Udewald, traquée aux Pays-Bas et
envoyée à la mort à Auschwitz. Le zèle des maisons de vente a ses limites :
il ne va pas, par exemple, jusqu'à dévoiler l'identité des détenteurs
d'objets issus de la spoliation, secret commercial oblige.
Cette conversion philanthropique a le mérite de soutenir un intérêt bien
compris. A une époque de raréfaction des grands tableaux impressionnistes et
modernes sur le marché, la réapparition de ces chefs-d'oeuvre suscite une
onde de choc. Comme le souligne Richard Aronowitz, c'est aussi un hommage
tardif au «grand goût» de la bourgeoisie juive éclairée européenne, qui sut,
dès le XIXe siècle, se distinguer en sortant de l'art officiel. Ces oeuvres
ont une histoire exemplaire : Adele Bauer fut l'amie et peut-être l'amante
de Klimt. Elle eut le privilège d'être la seule personne dont il a peint
deux fois le portrait. Celui acquis par Lauder était accroché au musée de
Vienne à côté du célébrissime Baiser. Et la restitution valorise encore les
toiles, leur conférant un surcroît d'aura. Elles sont l'objet d'une intense
médiatisation.
«Chasseurs de primes». En même temps, Thomas Seydoux note la promptitude
avec laquelle l'état d'esprit se retourne : «Très favorable aux victimes
quand elles réclament une restitution, l'opinion générale change dès
qu'elles mettent leur bien en vente.» Des voix s'élèvent, venant notamment
de la communauté juive en France, pour s'inquiéter de l'écho de ces ventes.
Contestant la mise sur le marché d'oeuvres d'art sorties des musées, un
auteur comme Pierre Assouline s'alarme d'une multiplication des
revendications, sous la pression d' «avocats chasseurs de primes», risquant
de donner «des victimes l'image de créanciers» (1). Plus grave, oubliant que
les tableaux se retrouvent souvent dans d'autres musées, des journaux
allemands vont jusqu'à évoquer un complot : «Le milliardaire Lauder, qui a
été le trésorier du congrès juif mondial, a fondé une commission pour
retrouver l'art disparu. Nombre d'experts en art ont compris, des années
plus tard, ses intentions», écrit sans rougir le Spiegel. En fait, les
familles sont pratiquement toujours obligées de vendre, n'ayant pas les
moyens de sécuriser et d'assurer des tableaux aussi importants. Aucun
héritier ne peut acheter les parts des autres. Président de Christie's
Etats-Unis, Marc Porter met en garde contre la «connotation sinistre
d'attaques assimilant la restitution à une opération commerciale». 
Certains dénoncent aussi l'intervention d'intermédiaires dans cette valse
des millions. Un enquêteur allemand vivant à Monaco, Clemens Toussaint,
s'est bâti une fortune sur des récupérations. Hector Feliciano, dont
l'ouvrage sur la spoliation artistique (2) avait servi de révélateur, a cru
bon d'intenter un procès à Elaine Rosenberg, descendante du marchand cubiste
Paul Rosenberg, pour lui réclamer 5 millions d'euros, soit 17,5 % de la
valeur de tableaux dont il s'attribuait la découverte. Il a été débouté en
2003 par le tribunal de New York. Randol Schoenberg, l'avocat de Maria
Altmann, aurait été plus gourmand : il pourrait percevoir 40 % des quelque
250 millions de dollars rapportés par les Klimt (3). Clemens Toussaint
souligne cependant le coût élevé des recherches. Pour cette raison, l'Art
Loss Register demande aussi des sommes, non négligeables, en cas de
récupération. Les procédures judiciaires aux Etats-Unis peuvent être
prohibitives. Mme Altmann est la première à rappeler que Randol Schoenberg
l'a longtemps défendue sans être payé, engageant un combat apparemment sans
espoir jusqu'à la Cour suprême. Petit-fils du compositeur viennois Arnold
Schoenberg, il consacre aussi une partie de ses revenus au musée de
l'Holocauste à Los Angeles, dont il est devenu le président.
«Deal» admis. Des conservateurs s'inquiètent pour les collections dont ils
ont la charge. Deux logiques s'opposent : le patrimoine et la réparation.
Certains, pour garder leur tableau, préfèrent négocier. Aux Etats-Unis, le
deal est communément admis. En France, ce fut le choix du musée de
Strasbourg, pour un Canaletto, et du Centre Pompidou, pour une oeuvre de
Braque. Comme le souligne un intermédiaire, dans ces tractations discrètes,
«les familles font souvent d'énormes concessions, car elles sont fières de
voir leur oeuvre dans un musée». 
Et si le véritable enjeu était ailleurs ? Au terme d'une décennie de remise
en question, et s'il fallait fermer la parenthèse ? La dispute ne fait que
commencer. Mercredi soir, Christie's s'est vu obligé de retirer un portrait
de la période rose de Picasso, revendiqué par le petit-neveu d'un banquier
juif allemand.
(1) Le Monde 2 du 8 janvier 2005 et du 28 octobre 2006. (2) Le Musée
disparu , Gallimard, 1995. (3) Interrogé sur ce montant, Randol Schoenberg a
préféré ne pas commenter.

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