[MSN] Un collectionneur légèrement atypique
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Mon Nov 13 21:38:50 CET 2006
Un collectionneur légèrement atypique
La première fois, c’était au petit musée municipal de Thann, chez lui en Alsace, au cœur de l’été 1994, le vol accidentel d’un pistolet à silex. Facile, trop facile. Stéphane Breitweiser avait 23 ans à peine et pour tout équipement son trousseau de clés, matériel qui évoluera à peine au fil des ans : un tournevis, un couteau suisse Victorinox à lames multiples, une paire de gants… Nul besoin de la technologie de Mission impossible pour voler 240 œuvres d’art aux heures d’ouverture des musées sans rien casser sept années durant dans toute l’Europe pour une valeur estimée par les experts à 10 millions d’euros ! Au fond, Confessions d’un voleur d’art (avec la collaboration d’Yves de Chazournes, 361 pages, 18,50 euros, éditions Anne Carrière) est l’histoire d’un amateur d’art qui eu le culot de pousser jusqu’au bout la logique du musée imaginaire –car il faut avoir ce grain là pour déplacer une chaise dans un musée
et monter dessus afin d’atteindre le petit Cranach haut perché que l’on s’apprête à décrocher pour le mettre dans son pantalon (dans cette activité, on apprend qu’il vaut mieux être caleçon que slip). Il est vrai que c’était son premier Cranach, qu’il se l’offrait pour son anniversaire et qu’il le destinait à être le clou de « la plus belle collection du monde dans une chambre à coucher », avec des objets, des sculptures et surtout des tableaux notamment de maîtres flamands. Mais si l’argent, ou plutôt son absence, est ce qui le distingue des grands collectionneurs, la névrose est identique : ils sont de la race de ceux qui ont besoin de posséder pour apprécier. Derrière la volupté de la contemplation solitaire, il y a cette ineffable jouissance à s’inscrire dans la lignée des princes et mécènes qui les ont précédés.
Outre l’intense suspense des vols eux-mêmes, les passages les plus forts sont ceux dans lesquels Stéphane Breitweiser s’efforce de comprendre comment il s’est laissé happer par cette spirale jusqu’à s’en « intoxiquer ». Il invoque sa réaction d’enfant unique désemparé par le départ d’un père qui emmena meubles, toiles et livres rares pour laisser vivre les siens dans le monde selon Ikéa (« C’était minable ! »), et souligne la manière trop protectrice dont sa mère l’a élevé, jusqu’à balancer ses trésors accumulés dans le canal du Rhin au Rhône ou les éparpiller dans les campagne afin de le disculper. Un effort supplémentaire pour creuser sa seule responsabilité lui aurait permis de faire davantage la part d’un irrépressible orgueil. On croyait avoir affaire à un « Arsène Lupin des musées », on découvre qu’il s’agit plutôt de « Bonnie and Clyde collectionneurs ». L’ingratitude de sa compagne au procès l’a
libéré de toute culpabilité vis-à-vis d’elle, lui permettant de la rétablir dans son active complicité. Cette fascinante confession, document rare sur le plan humain, édifie par ce qu’elle révèle des coulisses du monde de l’art : les ratés de la surveillance et les lacunes de la sécurité, l’étrange silence des galeristes qui ne réclament même pas ce qui leur a été volé, la non moins étrange absence de représentants du ministère de la Culture au procès… Au passage, l’ancien détenu livre une étude comparée des prisons suisse et française qui donne envie de voler de l’autre côté du Léman de préférence.
Stéphane Breitweiser affirme mordicus qu’il n’a jamais revendu l’une des œuvres qu’il avait volées. Jusqu’à preuve du contraire, on est forcé de le croire. Mais on ne saura jamais comment sa mère a pu transporter seule entre autres choses une statue en tilleul de la Vierge Marie haute de 1,30 m et lourde de 70 kgs… A propos, la toute première fois, c’était en réalité à 20 ans au musée historique de Mulhouse. Un stylo glissé sous une vitre, une boucle de ceinturon mérovingien prestement attrapée et voilà. L’instable chronique s’essayait alors à son énième petit boulot : gardien de musée.
12 novembre 2006 Publié Art | Lien permanent
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