[MSN] Patrimoine archéologique. Les pilleurs de la mémoire.

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Wed Jan 3 11:04:50 CET 2007


Patrimoine archéologique 
Les pilleurs de la mémoire 


Par : Samia Lokmane 
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Les pièces les plus précieuses servent à blanchir l’argent sale des barons
de la drogue qui s’improvisent collectionneurs. La maffia russe s’intéresse
de près au marché  de l’art en Algérie.
http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=70013

Comment un masque en marbre de Gorgon de 350 kilogrammes a pu être déplacé
du site archéologique d’Hippone et se retrouver dans une salle de vente de
l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis ? Sous quels regards
indifférents est-il passé pour traverser tranquillement la frontière
algérienne et les escales étrangères sans que ses convoyeurs soient
inquiétés ? Se fiant à la description du bulletin de recherche sur Internet
de la police algérienne, son homologue américaine vient de mettre la main
sur l’illustre vestige (datant de l’époque romaine) 8 ans après sa
subtilisation. 
Les faits remontent à 1996. Cette année-là, trois vols symptomatiques
alertent suffisamment les pouvoirs publics sur l’ampleur du trafic du
patrimoine archéologique national. Outre le masque de Gorgon, 9 bustes
appartenant à des membres de la famille de l’empereur Caracalla (Marcus,
Aurelus et Antonius) font l’objet de rapine. Au moment où elle est investie
dans la lutte antiterroriste, la Sûreté nationale devait ouvrir un autre
front, visant à prémunir l’histoire du pays des prédateurs. 
Au sein de la direction générale de la police judiciaire, la brigade de
lutte contre le trafic illicite des biens culturels et le vol des objets
d’art voit le jour. Très avant-gardiste, cette structure commence à se
déployer alors que les balises juridiques promptes à protéger le patrimoine
sont encore inexistantes. Deux ans après la naissance de la brigade, le 15
juin 1998, la loi 98-04 est promulguée. Entre autres dispositions, elle
comporte un chapitre répressif. Avant la signature de ce texte par Liamine
Zeroual, le code pénal constituait l’unique référence aux mains des
magistrats pour punir les pilleurs. 
Mais seulement quand les affaires leur parvenaient. Car, pendant plusieurs
années, les trafiquants ont vogué dans une sorte d’impunité. Celle-ci
n’était pas tant favorisée par l’indulgence des éléments des services de
sécurité, mais par leur ignorance de la valeur des pièces qui souvent
étaient dérobées sous leurs yeux au niveau des postes-frontières sans qu’ils
soient conscients qu’il s’agit de trésors. Pour chapeauter sa brigade
spéciale, la Direction générale de la Sûreté nationale a choisi un
archéologue. Moulay Achour est un jeune officier ayant sous ses ordres des
inspecteurs que le département de la culture, à travers l’ex-Agence
nationale d’archéologie, a formé. Les agents de la PAF (police des
frontières) ont également bénéficié de cette instruction. 
À ce jour, la brigade a recensé une quarantaine d’affaires, dont 30 ont été
élucidées. Les signalements pour disparition concernent 330 pièces ainsi que
50 000 pièces de monnaie anciennes. Si pour la drogue, la quantité des
saisies est un leurre, le nombre des objets culturels retrouvés par la
police est plus dérisoire, face à l’ampleur du trafic. Dans ce cadre, les
affaires atterrissant sur les bureaux de M. Achour et de ses collègues,
relèvent d’une exception. Quelquefois, la découverte des butins se fait par
pur hasard, comme ce fut le cas dernièrement à Tébessa. Chez un groupe de
faux-monnayeurs, les policiers ont déniché des pièces de monnaie anciennes. 
À Khenchela, il y a deux ans, la brigade avait arrêté un receleur, artisan
de son état, qui avait transformé son domicile en musée. Il y avait
entreposé, en prévision de leur vente, des pointes de flèche néolithiques,
des balles de fronde en silex, des pièces de monnaie romaines et
néo-napoléoniennes… Le malfrat qui avait écumé les Aurès, Timgad notamment,
avait l’intention de se défaire de son spicilège en s’inscrivant sur un des
sites de ventes existant sur la toile. Si pour les archéologues, ces témoins
si précieux de l’histoire de l’humanité ont une valeur inestimable, les
trafiquants leur donnent un prix. Leur cotation est fixée suivant les règles
du marché. Plus les pièces sont rares, plus elles sont chères. Un récipient
en verre polychromé que le roi berbère Juba II avait ramené d’Alexandrie a
été estimé à plus de 3,5 millions de dollars. 
Il a été volé dans le musée de Tipasa pendant les années 1980 par un attaché
à la recherche qui a pris soin de le dissimuler chez lui en attendant de le
vendre au prix fort. Une tête d’Adrien (empereur romain) a été mise aux
enchères à partir de 400 000 dollars. Les pointes de flèches sont cédées à
l’unité à 500 000 DA. Préférant ne pas s’attarder sur ces cotations
pécuniaires si insultantes, le commissaire Achour insiste sur leur poids
historique. Les voler équivaut à un crime de mémoire. C’est comme si,
dit-il, des pages de l’histoire de l’Algérie et de l’humanité avaient été
arrachées. Le pillage des vestiges non classés est une chose encore plus
grave. Car souvent, ils sont méconnus. Par conséquent, il n’y a guère
d’espoir de les retrouver. “Souvent les objets proviennent de fouilles
personnelles sur des aires non cataloguées”, observe le commissaire Achour. 
Dans l’est du pays où la terre regorge de filons, il arrive souvent aux
agriculteurs labourant leurs champs de trouver tel ou tel débris ou des
pièces de monnaie. En fait chez-nous, un retard incommensurable est
enregistré en matière d’inventaire. Le décret relatif à cette opération a
été signé en 2003 par l’ex-chef du gouvernement Ahmed Ouyahia. Mais son
application date d’une année uniquement. Prenant les devants, la brigade de
la DGSN élabore sa propre base de données, comptabilisant toutes les pièces
dont le vol est signalé. Le coup d’envoi a été donné en 2000. Par ailleurs,
étant conscient que les objets sont écoulés sur le marché international la
plupart du temps, le service a coutume de diffuser des bulletins de
recherche visant à alerter les polices des autres pays. Mais si certaines
brillent par leur détermination à traquer les trafiquants et se montrent
coopératives avec les détectives algériens, d’autres aucunement. 
Dans ce cadre, les autorités tunisiennes ont un comportement paradoxal. Très
sourcilleuses de protéger leurs richesses archéologiques, elles témoignent
en revanche d’une grande nonchalance quand il s’agit de traquer les
malfaiteurs qui viennent d’Algérie et traversent leur territoire en
direction de l’Europe pour écouler leurs marchandises. 
Sur le Vieux Continent, des pays comme la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas
et l’Italie sont réputés comme étant des marchés privilégiés et où les lois
en matière de répression du trafic des biens archéologiques et des œuvres
d’art sont très permissives. Israël ainsi que les États-Unis sont également
le paradis des négociants. Ce qui n’est pas le cas de la France où des
garde-fous sont mis en place pour contenir les amateurs de ce trafic. En
Algérie, les réseaux ne sont pas encore bien structurés. Mais il existe de
nombreux intermédiaires, artisans, antiquaires, guides touristiques… 
Pour leur part, les voleurs sont des individus qui, à l’origine, sont
profanes en matière d’archéologie.  “Très souvent, ils n’ont aucune
connaissance du prix définitif auquel sera cédé l’objet”, soutient le
commissaire Achour.
Le montant des transactions est négocié à prix d’or par les receleurs. Peu
importe le temps qui passe. Car contrairement à d’autres produits, les
objets archéologiques ne périssent jamais. Bien au contraire, ils gagnent en
importance. Ils coûteront donc plus cher. Il y a quelque temps, un pistolet
datant du XVIIe siècle a été retrouvé chez un individu qui l’avait dérobé au
musée de Béjaïa en 1998.  “Dans ce genre d’affaires, les enquêtes prennent
du temps. Il arrive que 40 ans s’écoulent avant que l’objet soit retrouvé”,
commente l’officier de la DGSN.
Sincère, il reconnaît que beaucoup de ces reliques prestigieuses
disparaissent à jamais. Celles ayant traversé la frontière atterrissent dans
les salons cossus de collectionneurs richissimes. De tout temps, les barons
de la drogue ont eu leur emprise sur le marché de l’art. Après la Casanostra
et le cartel de Medellin, la maffia russe prend la relève aujourd’hui.
L’acquisition des biens par les maîtres de ce business sert à blanchir
l’argent sale des stupéfiants et à échapper au fisc. Il n’est donc pas
étonnant que l’assiette pharaonique de Juba II soit exposée quelque part
dans une datcha. Les pièces prisées par les pillards sont les bustes en
marbre retraçant les occupations byzantines et romaines, les fioles, les
lampes à huile, ainsi que la monnaie. Dans le Sud, les pointes de flèches
ont la cote. Par ailleurs, les gravures rupestres font encore l’objet de
dégradations diverses. Elles sont découpées au laser par des professionnels
bien équipés en moyens high-tech. 
 Mais cela est une autre affaire. En Algérie, deux régions sont ciblées
particulièrement par les filières du trésor archéologique : les
Hauts-Plateaux et le Sud. Dans les deux cas, les frontières avec la Tunisie
et la Libye sont gorgées de couloirs clandestins que les voleurs empruntent,
chargés de leurs butins. 
Dans le Hoggar et le Tassili, les interventions sont du ressort quasi
exclusif de la gendarmerie nationale. Il y a un peu plus d’une année, 4
cellules de protection des vestiges et du patrimoine historique sont créées
au niveau de tout le territoire, conformément à un accord signé par les
ministères de la Défense et de la Culture. 
À ce jour, l’affaire ayant fait le plus de bruit retrace les pérégrinations
pas du tout innocentes, d’un groupe de touristes allemands qui, en 2004,
voulaient quitter le Tassili avec 130 fossiles. Aguerris par l’enlèvement
par le GSPC une année auparavant, d’autres ressortissants d’outre-Rhin, les
gendarmes se sont lancés à la recherche des disparus et les ont trouvés de
nuit quelque part dans le désert, endormis à côté de leur inestimable
récolte.

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